Opus Haute Définition e-magazine

Tales of Light and Darkness

Œuvres pour Flûte à Bec, Harpe, Voix et Récitant

Flautando Köln. Holger Schäfer (voix, harpe, flûte, récitant)

Aeolus AE 10396, Socadisc Distribution

Super Audio CD hybride stéréo/multicanal

Cet enregistrement live, réalisé lors d’un concert de Flautando Köln, en novembre 2025 et paru en 2026 à l’occasion du 35e anniversaire du quatuor de flûtes à bec allemand, mérite d’être abordé comme un parcours dramaturgique entre apparition et ténèbres, lumière spirituelle et inquiétude, extase et contemplation. Fondé à Cologne en 1990, Flautando Köln réunit aujourd’hui Susanne Hochscheid, Susanna Borsch, Ursula Thelen et Kerstin de Witt, quatre musiciennes dont la spécialité est de faire éclater les frontières habituelles de la flûte à bec en réunissant un instrumentarium de plus de quarante flûtes de tailles et de factures différentes, en arrangeant des œuvres appartenant à toutes les époques et, grâce notamment à la voix de soprano d’Ursula Thelen, en élargissant encore les possibilités expressives du quatuor. Le programme s’ouvre avec « Estampie Tre Fontane », pièce instrumentale anonyme du XIVe siècle. Puis Guillaume de Machaut (1300-1377), figure majeure de l’Ars Nova, avec le « Kyrie » de la « Messe de Nostre Dame », auquel répond « Hiob’s Story », avant qu’Orlando di Lasso (1532-1594), l’un des plus grands maîtres de la Renaissance tardive, n’apporte avec « In te speravi Domine » une polyphonie plus dense, plus architecturée et profondément expressive. La transition vers Jean Sebastien Bach (1685-1750) est particulièrement éloquente puisque le disque juxtapose le chœur de la cantate « Es erhub sich ein Streit », BWV 19, puis « Es ist genug », de la cantate BWV 60, deux pages qui font entrer la thématique du disque dans une dimension théologique explicite, entre combat céleste, inquiétude devant la mort et désir de repos. Le choix de Hans Leo Hassler (1564-1612), avec « Angelus ad pastores ait », et de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), dans la même pièce, permet ensuite d’entendre deux visages complémentaires de la polyphonie nord-européenne autour du thème de l’ange annonçant la naissance du Christ. À cette succession historique répond « Stamping Ground (for Angels) » de Willem Wander van Nieuwkerk (né en 1955), compositeur néerlandais dont l’écriture contemporaine est ici conçue pour les flûtes Renaissance. Pieter Campo (né en 1980), flûtiste et compositeur belge apporte avec « Vuur » (« Feu ») une autre irruption du présent. La série des « Angelus » constitue sans doute l’un des centres les plus fascinants du programme. En effet, Bernardino Borlasca (vers 1560-après 1631), compositeur italien, Adrian Willaert (vers 1490-1562), fondateur de l’école vénitienne et maître de la polyphonie franco-flamande en Italie, puis Tomás Luis de Victoria (1548-1611), sommet de la spiritualité musicale espagnole de la Renaissance, sont réunis autour d’un même texte et permettent de mesurer la diversité des langages qui ont pu naître d’un même univers religieux. Flautando Köln transforme ces pages vocales en un véritable laboratoire de timbres, jouant sur les registres des flûtes, les doublures, les contrastes de densité et la circulation des lignes. La dernière partie du disque change alors complètement de nature avec Holger Schäfer. Dans « Tales of Light and Darkness », ce dernier intervient précisément à l’endroit où la musique savante rencontre la tradition du récit. Chanteur, harpiste, flûtiste et conteur, il donne chair au conte « Luzifer und der weise Alte » de Khalil Gibran (1883-1931), écrivain et philosophe américano-libanais, dans une adaptation en quatre parties qui sert de fil narratif à l’ensemble du disque. Bref, voici un spectacle musical particulièrement bien construit, exploitant le multicanal, du support SACD, avec pertinence et précision.

Jean-Jacques Millo

Visuel